Je suis parti un vendredi soir avec ma femme et nos deux enfants, sept et dix ans, direction Sancerre depuis Poitiers. Deux heures et quart de route, un coffre rempli de pulls de mi-saison et de cahiers d’école pour le retour, et l’idée fixe que ce serait le week-end où ils accepteraient de goûter un crottin frais sans grimacer. À Bué, en milieu de soirée, j’ai posé un plateau d’affinages variés sur la table d’hôtes des Chambres du Vigneron, et j’ai regardé leurs visages.
Le déclic du marché de Chavignol un samedi matin
Le samedi matin à Chavignol, le marché commence vers neuf heures sur la petite place. Ce n’est pas un grand marché : six ou sept producteurs, une dizaine d’étals, et une odeur très précise quand on s’approche du fromager — un mélange de cave et de paille, sans rien d’agressif. J’ai laissé les enfants tourner autour des cageots de noix avant de les ramener vers les caillebottes alignées par âge d’affinage. Le producteur, un homme d’une cinquantaine d’années avec un tablier blanc taché de petit-lait, leur a tendu trois minuscules échantillons : un crottin frais (15 jours), un demi-sec (28 jours), et un sec (45 jours).
Mon fils a refusé le sec — l’odeur l’a inquiété. Mais le frais, doucement crémeux, presque sucré, l’a convaincu. Ma fille, plus aventureuse, a goûté les trois et a déclaré sa préférence pour le demi-sec. C’est là que j’ai compris quelque chose : il ne fallait pas leur expliquer ce qu’est un fromage cru, il fallait les laisser comparer. Le mot « cru » venait après, comme une étiquette posée sur une expérience déjà acceptée.
Le producteur leur a montré les caillots dans une bassine en fer-blanc et expliqué simplement : on prend du lait qui sort de la chèvre, on ne le chauffe pas trop, on lui ajoute un peu de présure, et on attend. Mes enfants ont posé une dizaine de questions en cinq minutes — pourquoi le lait, pourquoi pas chauffé, qu’est-ce que la présure. Le marché s’est terminé pour nous une heure plus tard, avec quatre crottins emballés dans du papier kraft, une demi-baguette du boulanger d’à côté, et un pichet de jus de pomme fermier.
L’après-midi à Sury-en-Vaux et le déclic du sancerre rouge
Sury-en-Vaux se trouve à dix minutes de voiture de Chavignol. J’ai voulu y passer pour montrer à ma femme un domaine où j’avais dégusté un sancerre rouge l’année précédente, dans le cadre d’un repérage gastronomique pour Le Floroine. Les enfants sont restés dans le caveau pendant qu’on goûtait, sagement assis avec leur jus de pomme et un livre. La vigneronne nous a versé deux verres de sancerre rouge 2022, en nous disant tranquillement qu’elle gardait ses pinots noirs en cuve plus longtemps que la moyenne du village.
J’ai fait goûter à ma femme une lichette de crottin demi-sec acheté le matin, posé sur un morceau de pain, avec une demi-gorgée de rouge. Et là, mon fils a tendu son verre de jus en disant qu’il voulait essayer aussi — pas le vin, juste le fromage avec du pain, pour voir. Cette synchronisation m’a frappé : il ne s’agissait plus de leur expliquer un accord, ils l’observaient. Quinze ans à mâcher des assiettes de gastronomie traditionnelle française pour le magazine, et c’est dans un caveau de Sury-en-Vaux qu’ils ont compris pourquoi je tenais à ces produits-là.
Sur le chemin du retour vers Bué, on a fait une halte au pont Saint-Thibault, à Pouilly-sur-Loire, juste pour voir le fleuve. Les enfants ont fini par s’endormir dans la voiture, l’un tenant encore son morceau de baguette à demi mangé. Ma femme m’a dit qu’elle commençait à comprendre pourquoi je revenais dans le Sancerrois deux ou trois fois par an depuis quinze ans.
Ce que j’ai retenu pour les prochains week-ends en famille
Je rentre chaque fois avec une petite leçon de transmission. Avec des enfants entre sept et dix ans, le fromage cru se présente par comparaison, jamais par théorie. Trois échantillons d’âges différents posés côte à côte font plus que dix phrases d’explication. Et mieux vaut accepter que le sec d’un mois et demi soit refusé sans débat — ce n’est pas un échec, c’est une étape.
Le marché de Chavignol le samedi matin reste, de loin, le meilleur format pour une famille. La place est petite, l’horaire court (9h-12h30), et les producteurs prennent le temps de parler. À l’inverse, j’éviterais les grandes caves modernes du Sancerrois en première visite avec des enfants — trop de bois, trop d’étiquettes, trop d’attente. Une chambre vigneronne avec table d’hôtes le soir reste la meilleure option : on dîne à 19h, on peut sortir de table sans drame, et les enfants gardent une bonne image de la journée.
Côté budget, on est partis pour deux nuits en chambre d’hôtes (165 € la nuit pour quatre, petit-déjeuner inclus), un dîner à la table de l’hébergement (28 € par adulte, 14 € par enfant), un panier vigneron à 47 €, et environ 35 € de fromages chez le producteur de Chavignol. Total autour de 540 € hors carburant — pas donné, mais en rapport avec ce qu’on en a tiré.
Pendant le trajet, j’ai hésité longtemps sur ma manière d’introduire les fromages crus aux enfants — je ne savais pas si je devais préparer le terrain ou les laisser découvrir sans contexte. J’ai mis du temps à choisir, je me suis même trompé d’approche au départ en voulant trop expliquer. Cette indécision m’a coûté trois échecs précédents avant de trouver la bonne méthode.
Quinze ans à parcourir les terroirs vinicoles français m ont appris que la valeur d une appellation se mesure en arrière-cours, pas en façade. Sur ce week-end précis, j ai noté trois indicateurs qui tiennent dans le temps : la stabilité des cuvées d une année sur l autre, le rapport humain entre vigneron et visiteur, et la cohérence territoriale entre le vin servi et la cuisine voisine. Pour le Sancerrois et le Centre-Val de Loire, ces trois critères convergent fortement quand on accepte de sortir des grands axes. Le marché de Menetou-Salon, la cave d un vigneron de Bué, le pain d un boulanger de Vasselay forment un triangle qui en dit plus long que dix dégustations dans des caveaux modernes. Cette grille me suit désormais dans tous mes repérages — elle évite les pièges classiques du tourisme viticole et oriente le regard vers ce qui dure. Quand je rentre à Poitiers, je note ces trois indicateurs avant même de transcrire mes notes de dégustation, parce que ce sont eux qui structurent l angle de mes papiers pour le magazine. C est cette grille qui me permet de donner du relief à un territoire connu, plutôt que de répéter les arguments standards qu on lit partout sur les vignobles français.
Le bilan que je rapporte à ma rédaction
De retour au bureau le lundi, j’ai posé sur ma table un crottin demi-sec entamé et un bout de baguette du boulanger de Chavignol. C’est ma manière d’accrocher mes notes : un goût qui revient quand je relis. Ma fille m’a dit, dans la voiture du retour, qu’elle avait « un peu peur du sec mais que le frais, c’était comme du yaourt qui aurait grandi ». Je ne pouvais pas mieux résumer.
Pour la prochaine fois, je veux pousser jusqu’à Menetou-Salon, à vingt minutes au sud, où j’ai entendu parler d’une vigneronne qui propose des dégustations « crottin/sancerre/eau de la fontaine du village ». L’idée d’inclure une eau locale dans la dégustation me semble parfaite pour des enfants — ils ont goûté la même eau au robinet et au verre, et ils ont juré qu’elle n’avait pas le même goût. Quinze ans de gastronomie française à raconter, et je découvre encore que les meilleures pages se passent souvent dans des moments très simples comme celui-là.


