À Menetou-Salon, le marché du samedi a éclipsé tout mon programme du week-end

mai 24, 2026

J’avais préparé un programme détaillé pour mon week-end à Menetou-Salon, en couple avec ma femme et nos deux enfants de 7 et 10 ans : trois caves le samedi matin, une cathédrale à Bourges l’après-midi, deux domaines de plus le dimanche, et un déjeuner réservé chez un restaurateur étoilé. Le marché du samedi matin sur la place du village a fait sauter ce planning au bout de quarante minutes. Voici comment, et pourquoi je ne le regrette pas du tout.

Le moment où j’ai su que mon programme allait dérailler

Je suis arrivé à Menetou-Salon le samedi matin à 8h30, en avance sur la première cave prévue à 10h. Le marché commençait juste à s’installer sur la petite place devant l’église. Une dizaine d’étals, pas plus : un fromager, deux maraîchers, un boucher du village voisin, un charcutier de Saint-Martin-d’Auxigny, une apicultrice, un couple de boulangers de Vasselay, et un vigneron qui ne propose qu’au marché. Mes enfants ont commencé à zigzaguer entre les étals, et ma femme s’est arrêtée chez le fromager.

Le fromager proposait trois âges de crottin de Chavignol — frais, demi-sec, sec — plus un crottin de chèvre fermier de Menetou-Salon affiné dans une cave à fromage personnelle, et un brebis de la Brenne. Mon fils de 10 ans, qui avait refusé tout fromage depuis trois mois, a goûté le frais, puis a demandé à goûter le brebis. Quinze minutes plus tard, il avait son propre carnet de notes sur les fromages, qu’il tenait sérieusement.

À 9h15, j’ai annulé la première cave de 10h. Trop tôt, on avait quelque chose en cours. À 9h45, j’ai annulé la deuxième cave. Ma femme avait commencé à parler avec le vigneron du marché — Vincent Roblin, du domaine éponyme — qui proposait un Menetou-Salon blanc 2022 vendangé à la main et fermenté en fûts de chêne. Il acceptait que les enfants restent autour pendant qu’on goûtait, et il leur a même donné des petits morceaux de pain à grignoter.

Ce que ce marché m’a appris sur Menetou-Salon

Quinze ans de gastronomie française traditionnelle, et je n’avais jamais vraiment pris au sérieux Menetou-Salon. Dans mon esprit, c’était « le voisin moins connu de Sancerre » — étiquette commode, mais paresseuse. Sur le marché, j’ai compris en quoi cette appellation a son propre caractère : sols plus argileux que le Sancerrois, vins blancs plus ronds avec une touche de poire, et une production beaucoup plus modeste qui se traduit en vignerons quasiment tous présents au marché du village.

Le marché m’a aussi montré quelque chose que je n’attendais pas : une vraie continuité entre fromages et vins, parce que les producteurs se connaissent et s’accordent volontairement. Le crottin fermier de Menetou-Salon est affiné par un fromager qui consomme le vin du domaine Roblin. Le pain de Vasselay est livré à plusieurs vignerons pour leurs dégustations. C’est un écosystème à petit rayon, comme on en voit rarement dans des appellations plus médiatiques.

Mes enfants ont retenu trois choses de cette matinée : que le crottin frais est plus salé qu’on ne pense, que le pain de seigle ne se laisse pas manger avec n’importe quel fromage, et que le vigneron qu’on rencontre directement raconte plus que celui qu’on visite en cave organisée. Mon fils a fait une page complète dans son carnet, avec des dessins. Ma femme m’a glissé que c’était la première fois qu’elle voyait nos deux enfants concentrés sur un sujet pendant plus d’une heure.

Au moment d’annuler la première cave réservée pour 10h, j’ai hésité plusieurs longues minutes — je n’étais pas sûr que basculer tout le programme valait le coup. J’ai eu du mal à me décider, j’ai même rappelé deux fois le domaine pour vérifier que l’annulation passait. Cette indécision m’a coûté quinze minutes que j’aurais préféré garder pour le marché.

Mon nouveau programme improvisé pour ce week-end et le suivant

À 11h, j’avais annulé toute la matinée et la moitié de l’après-midi. À la place, on a fait le tour des huit étals à un rythme tranquille, on a déjeuné sur place avec ce qu’on avait acheté — pain, fromages, charcuterie, deux pommes Reine des Reinettes — et on a passé l’après-midi avec Vincent Roblin qui nous a invités à voir ses vignes. Ma femme a trouvé une chambre d’hôtes pour le dimanche soir au lieu de rentrer comme prévu, à dix minutes du village.

Le dimanche, on est revenus au marché à 9h, mais cette fois pour parler à l’apicultrice qu’on avait croisée brièvement la veille. Mon fils a posé six questions sur les ruches, l’apicultrice a passé vingt minutes à expliquer. Les enfants sont repartis avec un pot de miel de châtaignier et trois petites photos prises au-dessus d’une ruche ouverte à distance respectueuse. On a annulé le restaurant étoilé du dimanche midi sans regret pour déjeuner chez Vincent Roblin, qui nous avait préparé un poulet du dimanche tout simple.

Quand je suis rentré à Poitiers le dimanche soir, j’avais quatre pages de notes denses, dix photos utilisables pour un papier, et l’envie d’écrire un article entier sur Menetou-Salon comme appellation autonome — pas comme « voisine de Sancerre ». Le marché du samedi a fait dérailler un programme construit autour de domaines connus, mais m’a livré un sujet plus profond et plus vrai.

Pour la prochaine fois, je sais ce que je ferai : j’arrive le vendredi soir, je passe le samedi entier au marché et autour, je vois les vignerons à leurs étals, et je laisse l’agenda complètement libre. Les caves « officielles » peuvent attendre — c’est aux étals du village qu’on sent le pouls d’une appellation. Quinze ans à courir d’un domaine à l’autre, et c’est un marché de huit étals qui m’a appris cette leçon.

Léandre Vauclair

Léandre Vauclair publie sur le magazine Le Floroine des contenus consacrés à la gastronomie française, aux recettes du quotidien, aux produits du terroir et aux traditions régionales. Son approche éditoriale repose sur la clarté, la transmission des bases et une lecture progressive des gestes culinaires pour aider les lecteurs à mieux comprendre et pratiquer la cuisine française.

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